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Léonard de Vinci fait du saut en hauteur


 Notre époque aime aller vite. Trop vite. Dans les organisations contemporaines, la rapidité s’est transformée en vertu cardinale : réponses instantanées, livrables accélérés, décisions compressées, cycles raccourcis. L’intelligence artificielle accentue encore ce réflexe de vitesse, donnant l’illusion qu’un esprit créatif pourrait fonctionner comme un moteur de recherche. Pourtant, aucune idée profonde, aucune transformation significative ne peut naître dans l’immédiateté.La créativité ne répond pas à la logique d’un “robinet” que l’on ouvrirait pour faire couler un liquide séminal générateur d’idées neuves, comme je l’indique dans mon ouvrage « Méthodes créatives pour idées désirables » (1). Elle suit une loi plus ancienne, plus humaine, plus exigeante : celle du temps disponible.

 

Deux figures, éloignées par les siècles mais illustrant cette vérité, en offrent une jolie démonstration: Léonard de Vinci et Dick Fosbury.

 

On oublie parfois un fait essentiel : Léonard de Vinci, l’un des plus grands artistes de l’histoire, n’a laissé qu’une quinzaine de peintures authentifiées.C’est extraordinairement peu pour une carrière de plusieurs décennies.Pourquoi ? Parce que pour Vinci, créer signifiait prendre le temps d’observer, puis laisser infuser, puis revenir, puis modifier, puis reprendre encore.

Selon l’historien Martin Kemp (2), spécialiste éminent du peintre, de Vinci a ainsi travaillé sur son tableau La Joconde pendant plus de quinze ans, non par indécision, mais par exigence.Chaque détail devait atteindre un niveau de subtilité maximal : l’ombre au coin des lèvres, la transition imperceptible entre lumière et pénombre, la vibration du regard, la densité de l’air autour du sujet.

 Cette technique, le sfumato, impossible à réaliser rapidement, repose sur des dizaines de couches microscopiques laissant transparaître une profondeur atmosphérique unique.

De Vinci peignait parfois avec un pinceau à un seul poil… il préférait l’exploration créative à la production de masse. Vinci notait tout : l’anatomie des muscles, le mouvement de l’eau, la réfraction lumineuse, le vol des oiseaux. Il accumulait des milliers de pages, dessinait, modélisait, testait avant même de peindre. La lenteur n’était pas une contrainte : c’était son mode opératoire créatif.

Pour les professionnels d’aujourd’hui, cette leçon est cruciale :une idée mature, profonde, utile, ne peut pas toujours émerger sous la pression du résultat immédiat.

 

Dans le domaine sportif, Dick Fosbury illustre à sa façon ce principe.

Si Léonard montre que la lenteur peut aboutir à l’excellence artistique, Dick Fosbury montre, lui, que la créativité sportive exige exactement la même temporalité pour inventer un nouveau geste.

Dans les années 1960, le saut en hauteur est un sport parfaitement codifié. Les sauteurs utilisent alors deux techniques dominantes : le ciseau et le rouleau ventral.Fosbury, jeune athlète américain peu connu, réalise qu’il n’arrivera jamais à rivaliser avec les meilleurs en suivant les normes établies (3).

Il décide alors de se montrer créatif et de prendre le temps de faire germer une idée qui va devenir un nouveau geste…

Entre 1963 et 1966, Fosbury se met à expérimenter, seul, dans des stades quasi déserts. Il modifie l’angle de son approche, la position du buste et l’impulsion pour sauter plus haut.

Personne ne comprend ce qu’il fait et même son entraîneur s’interroge sur cette technique “dos en premier” qui lui semble absurde.

Mais Dick Fosbury persiste jusqu’à ce que son mouvement devienne naturel. En 1968, aux Jeux Olympiques de Mexico, il applique cette technique inattendue devant le monde entier et remporte la médaille d’or. Il révolutionne ce sport à jamais puisqu’aujourd’hui, 100 % des sauteurs utilisent son geste.

Fosbury n’a pas été créatif parce qu’il était exceptionnel ( loin de là ) mais parce qu’il a pris le temps de réfléchir, celui d’essayer et de trébucher. En refusant la pression pour un résultat immédiat, il s’inscrit dans ce principe d’étirement du temps pour améliorer la performance. C’est-à-dire souvent le contraire des environnements professionnels actuels.

 

La créativité a besoin d’un climat, pas d’un compte à rebours.

Si parfois on exécute dans l’urgence, on ne crée rarement dans la même urgence. Les organisations qui exigent des idées rapides obtiennent des idées convenables mais peu fréquemment des idées désirables.

La créativité aime souvent une lenteur qui n’est pas le synonyme de la passivité mais de la profondeur

Elle a besoin de temps pour déplacer une idée, faire émerger une nuance, ou réinventer un geste.

Dans un monde qui accélère, la créativité, elle, réclame de résister.C’est dans le temps que l’on accorde aux idées que naissent les innovations durables qui transforment vraiment.

 

 

Références :

 

(1)  Yann Falquerho, Méthodes créatives pour idées désirables, Éditions Design Désirable, 2025

 

(2)  Martin Kemp ,Leonardo3 Museum - Martin Kemp / Leonardo da Vinci : A fresh look at some very famous paintings

 

(3)   Dick Fosbury ou la révolution du saut en hauteur

      FRANCE INTER

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