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Être créatif, est-ce croire au Père Noël ?

 

Roger-Pol Droit, dans son livre instructif et hilarant 101 expériences de philosophie quotidienne (1), nous invite à défendre en public, lors d’un dîner, l’existence du Père Noël. Sérieusement, et « que vous souhaiteriez d'ailleurs une grande enquête

internationale, avec une commission d'experts objective, parce qu'il y a quand même, il faut bien le dire, des faits troublants ».

Il nous demande d’y « mettre  assez de chaleur, de conviction et de ferveur. Peu importe ce que vous en pensez. Soyez aussi convaincant que possible. L'objectif de cette expérience n'est pas d'influencer qui que ce soit. Il vous suffira d'observer que les réactions, face à cet éloge du Père Noël, se répartissent immanquablement en deux camps. Les uns haussent les épaules, vous trouvent stupide ou bêtement provocateur, refusent de vous suivre. Les

autres entrent dans le jeu, suggèrent un comité de défense, s'engagent à faire ramoner leur cheminée. Tout n'est pas perdu ».

 

Trouvez-vous cela stupide et inutile ? Pas vraiment, en y regardant de plus près.

Cet exercice est au contraire profondément sérieux, précisément parce qu’il ne cherche ni à convaincre ni à servir.

 

Cet exercice n’est pas utile, au sens classique du terme. Il ne permet pas de résoudre un problème concret, de prendre une meilleure décision ou d’augmenter une performance mesurable. Mais cette absence d’utilité est volontaire. Roger-Pol Droit ne cherche pas à produire un résultat, il cherche à produire un déplacement. Il nous sort du réflexe qui consiste à demander immédiatement « à quoi ça sert ? ». En cela, l’exercice nous force à penser autrement, hors du cadre habituel de l’efficacité.

Cet exercice proposé n’est pas non plus stupide. Il ne repose pas sur une erreur de raisonnement, mais sur une suspension volontaire du jugement. Ne pas croire au Père Noël, et pourtant faire comme si. Ce « comme si » est central. Il n’enferme pas dans l’illusion, il apprend à jouer avec les idées sans s’y soumettre.

 

Et la créativité dans tout ça ?

C’est la même chose.

La créativité fonctionne effectivement de la même manière. Elle n’est ni pure poésie détachée du réel, ni simple outil au service de la performance. Elle commence souvent par un geste qui ressemble à celui proposé par Roger-Pol Droit : accepter une idée fragile, parfois absurde, parfois inutile en apparence, et lui accorder provisoirement du crédit.

 

Créer, c’est croire sans croire totalement. C’est faire comme si une idée pouvait fonctionner, avant même d’en avoir la preuve. Mais ce n’est jamais une croyance aveugle. La créativité reste arrimée à un objectif. Elle vise une cible. Elle cherche à produire quelque chose de juste, de pertinent, de réalisable.

 

On peut donc parler de créativité appliquée. Non pas une créativité froide ou calculatrice, mais une créativité qui accepte le détour poétique pour mieux atteindre son but. Elle est généreuse, gourmande, ouverte. Elle embrasse large pour fertiliser l’idée. Puis elle resserre, ajuste, transforme.

 

L’exercice de Roger-Pol Droit nous apprend ainsi une chose essentielle : penser et créer demandent parfois d’accepter l’inutile, le fictif, le non-sérieux apparent. Non pour s’y perdre, mais pour nourrir l’élan.

 

La créativité naît exactement là : dans cet équilibre entre croire et ne pas croire, entre liberté et objectif, porté par un enthousiasme conscient et tourné vers l’avenir.

 

Être créatif, est-ce donc alors de croire au Père Noël ?

Oui, parfois, comme un exercice subtil d’entraînement de la pensée.

 

 

(1)

Roger-Pol Droit

101 expériences de philosophie quotidienne

Leçon 90 : faire l’éloge du père noël

Éditons Odile Jacob, 2001

 

 

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