Penser autrement : l'I.A et les questions créatives
- YANN FALQUERHO

- 6 oct.
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 28 oct.
L’article « Comment l’IA altère-t-elle notre pensée ? » (Le Monde, 4 octobre 2025) propose un dialogue entre Anne Alombert, philosophe, et l’entrepreneur Jonathan Bourguignon autour d’un enjeu majeur : la façon dont l’intelligence artificielle influence notre manière de raisonner.
Ce dialogue met en lumière une tension contemporaine : l’autonomie de la pensée et son automatisation. L’IA externalise nos opérations mentales, mémoire, recherche, synthèse, et risque de transformer l’acte de penser en simple réaction à des suggestions préfabriquées. La philosophe y voit une dérive : moins d’effort, moins de distance critique. L’entrepreneur, lui, souligne les gains d’efficacité, tout en admettant le risque d’un appauvrissement du questionnement. Derrière cette opposition se joue une question plus vaste : comment continuer à poser des questions vivantes, audacieuses, personnelles, à l’heure où tout semble déjà répondu ?
Gilles Deleuze écrivait dans Pourparlers (Éditions de Minuit, 1990) que la pensée n’est pas un exercice d’interprétation mais d’expérimentation.Penser, pour lui, ce n’est pas « retrouver » un sens déjà donné, c’est faire surgir du réel ce qui n’existait pas encore. Une véritable question, disait-il, ne vise pas la réponse mais la rend possible.
La différence est importante.
Les idées justes sont souvent les plus stériles, mieux vaut avoir « juste des idées », écrit-il ailleurs en paraphrasant Jean Luc Godard.
Cette vision rejoint un constat simple : dans un monde saturé de données, la seule ressource rare reste la capacité à s’étonner. Non pas uniquement s’émerveiller comme le suggère tant d’apôtres du bien-être. Simplement et pourtant surtout s’étonner.
Poser une question qui n’est pas immédiatement soluble, c’est déjà se soustraire à la machine de la conformité.
Nous vivons entourés de réponses. Les algorithmes, les moteurs, les IA conversationnelles se disputent la première place dans la hiérarchie du « savoir immédiat ». Mais la pensée ne naît pas d’une réponse rapide ; elle naît d’un frottement, d’une tension entre le connu et ce qui résiste encore à l’intelligence codée.
Les créatifs l’ont toujours su : l’idée n’émerge pas du consensus, mais de la friction. Dans Méthodes créatives pour idées désirables ( Yann Falquerho, Éditions Design Désirable ), j’évoque l’importance d’un état constant de curiosité, d’un déséquilibre assumé : « La pensée créative est une pensée qui s’inspecte, qui se renifle le derrière pour aller de l’avant comme un chien curieux. » Cette image canine rappelle que l’innovation ne vient jamais de la répétition, mais du détour, du « pas de côté ».
Une question créative, c’est une fissure dans la surface du déjà-su. Elle introduit le doute, l’incertitude, la possibilité du neuf.Elle ne demande pas « comment faire mieux », mais « que suis-je en train d’oublier de penser ? »
Pour que naisse une question puissante, il faut aussi l’incarner dans une posture. La créativité est une manière d’habiter sa propre pensée.Dans cette perspective, l’acte de poser une question devient un geste de liberté. Il suppose au moins deux conditions : la lucidité du contexte et la curiosité des angles morts.
Changer la posture, c’est préférer la suspension à la conclusion, c’est prendre le temps. Le risque contemporain est la vitesse, or la lenteur du questionnement est la seule véritable résistance à la standardisation.
L’I.A répond vite, si vite… qu’il est urgent d’offrir aux questions le temps d’exister.Les grandes découvertes n’ont jamais surgi d’un flux continu de réponses, mais d’une pause, d’un silence fertile.Comme l’écrit Deleuze, penser, c’est expérimenter, et l’expérimentation implique le risque : celui de prendre le temps de poser une question dont on ignore tout du résultat.
C’est dans cette faille que la créativité s’infiltre : pas dans la maîtrise, mais dans le questionnement qui devient alors une manière de s’émanciper du confort cognitif que l’IA, par sa facilité, pourrait entretenir.
Relisons alors l’entretien du Monde avec cet éclairage.Lorsque la philosophe s’inquiète de la délégation de nos facultés, elle décrit une humanité qui pense de moins en moins par elle-même. Mais l’enjeu n’est pas de condamner la machine. L’enjeu est d’ apprendre à l’utiliser.
La question est la solution avant même… la réponse ! Elle fait naître de nouveaux récits. Elle permet à la machine de redevenir un miroir critique plutôt qu’un oracle.Si l’IA organise le savoir, c’est à nous d’organiser les chemins : poser une question qui déroute l’algorithme, qui réintroduit du hasard, de la contradiction, du sensible.
L’article du Monde l’exprime sans le dire : l’avenir de la pensée ne dépendra pas de la puissance des modèles, mais de la vitalité des questions humaines. À l’heure où l’intelligence artificielle prétend savoir avant même qu’on interroge, il devient urgent de réapprendre à demander.
C’est pourquoi la créativité ne réside pas dans le résultat mais surtout dans la manière de formuler la question.
C’est le prix de l’inédit, la condition d’une pensée vivante.
Références :
· Article « Comment l’IA altère-t-elle notre pensée ? », Le Monde, 4 octobre 2025.
· Gilles Deleuze, Pourparlers, Éditions de Minuit, 1990
· Yann Falquerho, Méthodes créatives pour idées désirables, Éditions Design Désirable, 2025


