La créativité prend le large
- YANN FALQUERHO

- 12 mars
- 6 min de lecture
Rien de tel, pour aborder la question de la créativité et du voyage, que de s’appuyer sur la littérature de ceux qui ont fait du déplacement une manière de penser. Les écrivains voyageurs, les philosophes de la marche, les explorateurs du monde et de l’imaginaire ont souvent décrit ce moment singulier où l’esprit se met en mouvement en même temps que le corps.
À les lire, une évidence apparaît progressivement : la créativité et le voyage entretiennent une relation profonde mais ambiguë. L’un semble nourrir l’autre sans pour autant lui être indispensable.
La question paraît simple : faut-il voyager pour être créatif ? La réponse, elle, l’est beaucoup moins…
On pourrait répondre par l’affirmative en observant que le voyage ouvre des perspectives nouvelles, déplace les repères et introduit de l’imprévisible dans nos habitudes. Mais on pourrait tout aussi bien répondre par la négative, car l’imagination peut parcourir des continents entiers sans jamais quitter une pièce. Ce paradoxe n’est pas une contradiction. Il révèle simplement que la créativité dépend moins de la distance parcourue que de la capacité à introduire du mouvement dans la pensée.
Cette idée traverse toute la littérature du voyage. Elle apparaît très clairement chez Nicolas Bouvier, écrivain voyageur suisse qui s’est imposé au XXᵉ siècle comme l’une des grandes figures de la littérature voyageuse. Son livre L’Usage du monde (1), récit du périple entrepris en 1953 avec le peintre Thierry Vernet, de Genève jusqu’en Afghanistan, est souvent lu comme un simple récit d’itinéraire. En réalité, il constitue une réflexion profonde sur ce que le déplacement fait à l’individu. Bouvier y observe que l’envie de partir surgit rarement pour des raisons parfaitement identifiables. Lorsque ce désir apparaît, nous cherchons presque immédiatement à le justifier par des arguments rationnels. Pourtant ces raisons restent superficielles quand il écrit « lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons… la vérité, c’est qu’on ne sait comment nommer ce qui vous pousse ».
Puis, lorsque le départ se produit enfin, le rapport s’inverse, « on croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait ».
Cette observation éclaire un mécanisme essentiel de la créativité. Les idées nouvelles apparaissent rarement parce que l’on a décidé d’en produire une. Elles surgissent plutôt lorsque l’esprit accepte de quitter son territoire familier. Le premier geste créatif ressemble donc à un départ : une sortie hors de ce que l’on connaît déjà.
Ce départ, dans la vie intellectuelle comme dans le voyage, commence souvent par un mouvement extrêmement simple : marcher.
Depuis plusieurs siècles, la marche est associée à la pensée. Jean-Jacques Rousseau, auteur d’une œuvre profondément autobiographique, en a donné un témoignage devenu célèbre dans Les Confessions (2). Dans ce texte où il raconte sa vie et sa formation intellectuelle, il évoque les longues promenades solitaires au cours desquelles ses idées se formaient avec le plus de clarté.« Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu… que dans ceux que j’ai faits seul et à pied ».
Cette remarque révèle un aspect souvent négligé du processus créatif : la pensée n’est pas seulement une activité abstraite. Elle dépend aussi de rythmes corporels. La marche libère l’esprit des contraintes immédiates, introduit un tempo régulier et crée un espace mental propice aux associations d’idées.
Le philosophe contemporain Frédéric Gros a largement analysé cette tradition intellectuelle dans Marcher, une philosophie (3). Spécialiste de Michel Foucault et observateur attentif des pratiques philosophiques, il montre que nombre de penseurs – Nietzsche dans les Alpes, Thoreau dans les forêts américaines, ou encore Kant dans les rues de Königsberg – ont fait de la marche une véritable méthode de réflexion. Marcher ralentit le temps, modifie l’attention et permet à la pensée de se déployer dans un rapport direct au monde. Dans cette perspective, la marche agit comme un dispositif cognitif : elle met en mouvement la perception et libère l’imagination.
Cette relation entre mouvement physique et activité mentale apparaît également dans les récits d’exploration contemporains. Le médecin et explorateur Jean-Louis Étienne, célèbre pour ses expéditions polaires et pour avoir été le premier homme à atteindre le pôle Nord en solitaire, insiste sur cette dimension dans Dans mes pas (4). Il explique que la marche élargit le champ de la perception et oblige à sortir du cercle de ses préoccupations habituelles : « la marche fait sortir du périmètre de ses pensées… oblige à regarder plus loin que ses pas, à changer de perspective ».
Ce déplacement de perspective constitue précisément l’un des mécanismes fondamentaux de la créativité. L’esprit humain fonctionne largement par routines. Il privilégie les solutions déjà connues. Introduire du mouvement revient à perturber cette mécanique.
Lorsqu’on marche, on modifie le rythme de la pensée. Lorsqu’on voyage, cette modification devient plus radicale.
Car le voyage ajoute au mouvement physique une dimension supplémentaire : le dépaysement.
Le dépaysement agit comme une expérience cognitive. Il confronte l’individu à des paysages inconnus, à des langues étrangères, à des gestes sociaux inattendus. Cette confrontation peut produire un effet de déstabilisation intellectuelle extrêmement fécond.
Ainis dans Saison du voyage (5), l’écrivain et géographe Cédric Gras décrit ainsi cette sensation propre aux déplacements prolongés. Voyager consiste à accumuler des fragments d’expériences : paysages, rencontres, conversations, impressions fugitives. Ces éléments semblent dispersés et sans cohérence. Pourtant ils constituent une matière première essentielle pour la pensée. Il résume cette idée par la formule évocatrice « se disperser en mille solitudes… un vagabondage érudit ». Créer consiste alors précisément à relier ces fragments.
Une réflexion similaire apparaît chez le philosophe Rodolphe Christin. Dans La vraie vie est ici (6), critique du tourisme contemporain, il rappelle que partir ne signifie pas seulement changer de lieu mais franchir les frontières invisibles du quotidien. Il écrit : « partir c’est passer outre ». La formule est belle. Créer est parfois passer outre également.
L’écrivaine féministe Lucie Azema propose également une métaphore expressive dans Les femmes aussi sont du voyage (7). Elle compare l’esprit du voyageur à une jungle intérieure qui évolue au fil des déplacements : « lors du voyage, c’est notre propre jungle intérieure qui évolue ». Elle illustre ainsi sans le vouloir le processus créatif, qui, lorsqu’il est en mouvement, nous fait évoluer mentalement.
L’écrivain Gilles Lapouge raconte quant à lui qu’enfant il parcourait le monde grâce à des timbres-poste représentant des paysages lointains : « il suffisait que je tripote une dizaine de timbres pour me balader à une vitesse de foudre dans les régions les plus dissemblables » (8).
Dans le même registre, Sylvain Tesson évoque, dans Philosophie de la marche (9) « les chemins à la praticabilité aléatoire », expression administrative étonnamment poétique figurant sur certaines cartes…
Le même Sylvain Tesson, dans Éloge de l’énergie vagabonde (10) , rappelle également que la véritable ennemie de la créativité n’est pas l’immobilité mais l’habitude : « le principe qui s’oppose le plus radicalement à l’énergie de la nouveauté jaillissante, c’est l’habitude ». Cette même énergie est évoquée par le psychanalyste Jean-Bertrand Pontalis. Il parle ainsi d’une pensée qui accepte de se transformer en chemin : « une pensée aventureuse… [qui] avance au risque de se perdre » (11)
La créativité ne dépend donc pas seulement des voyages que nous faisons dans le monde. Elle dépend surtout des voyages que notre esprit accepte d’entreprendre.
Car au fond, l’essentiel n’est peut-être pas tant de multiplier les départs que de préserver cette disposition intérieure qui rend possible le déplacement de la pensée. Certains parcourent des milliers de kilomètres sans jamais quitter leurs certitudes. D’autres, au contraire, savent ouvrir des continents entiers à partir d’un détail, d’une rencontre, d’un souvenir ou d’une image.
La créativité commence précisément à cet endroit : là où l’esprit accepte de ne plus se contenter des chemins déjà tracés. Elle apparaît lorsque l’on consent à regarder autrement ce qui semblait familier, lorsque l’on accepte de se laisser surprendre par ce qui surgit hors de nos habitudes.
Dans cette perspective, le voyage n’est pas seulement un déplacement géographique. Il devient une métaphore de la pensée elle-même. Penser, c’est accepter de traverser des territoires incertains, d’explorer des pistes encore imprécises, de relier entre eux des fragments d’expériences qui n’avaient pas encore trouvé leur forme.
Ainsi compris, le mouvement n’est pas seulement une condition du voyage. Il devient une condition de l’invention.
Être créatif signifie peut-être simplement ceci : rester en mouvement.
RÉFÉRENCES
1. Nicolas Bouvier, L’Usage du monde, Édition Payot.
2. Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, Édition Gallimard.
3. Frédéric Gros, Marcher, une philosophie, Édition Flammarion.
4. Jean-Louis Étienne, Dans mes pas, Édition Paulsen.
5. Cédric Gras, Saison du voyage, Édition Stock.
6. Rodolphe Christin, La vraie vie est ici, Édition L’Échappée.
7. Lucie Azema, Les femmes aussi sont du voyage, Édition Flammarion.
8. Gilles Lapouge, Besoin de mirages, Édition Albin Michel.
9. Sylvain Tesson, Philosophie de la marche, Édition Robert Laffont.
10. Sylvain Tesson, Éloge de l’énergie vagabonde, Édition Gallimard.
11. Jean-Bertrand Pontalis, En marge des nuits, Édition Gallimard.
