Créativité et innovation, ne mettons pas la charrue avant les bœufs
- YANN FALQUERHO

- 28 oct.
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 29 oct.
Qu’est-ce que la créativité ?
La créativité est-elle l’innovation ?
Et si ce n’est pas le cas, comment s’articulent ces deux notions ?
Et pourquoi définir la créativité par rapport à l’innovation ?
Deux termes, créativité et innovation, pour décrire deux réalités distinctes et qui pourtant se répondent.
Voilà pourquoi il est utile de définir la créativité en complémentarité de l’innovation.
Parce que l’amalgame est fréquent et qu’à l’heure de l’I.A, il est urgent de comprendre ce qui signifie la créativité.
Ce terme est souvent mal compris et parfois sous l'ombre de son petit frère, l'innovation.
Mais ne serait-ce pas son grand frère ?
Ne mettons pas la charrue avant les bœufs.
En tapant sur Google France ces deux termes ( données SEO publiques le jour de l’écriture de cet article ) les volumes de recherche mensuels donnent les chiffres suivants :
innovation : environ 12 000 recherches/mois
créativité : environ 3 000 recherches/mois
innovation : environ 1 à 2 milliards de pages indexées
créativité : environ 200 à 400 millions de pages indexées
On recherche 4 fois plus l’item « innovation ».
La différence est encore plus probante sur les pages indexées.
On peut probablement avancer l’hypothèse suivante à travers deux explications.
Tout d’abord, le mot « innovation » est institutionnel et économique. Il est utilisé par les ministères, l’UE, les appels à projets, les médias business, les fiches de poste et les dispositifs de financement. Les requêtes « innovation + secteur/tech/projet » structurent la veille et la recherche d’opportunités.
Le terme « créativité » renvoie surtout à une compétence individuelle ou pédagogique, moins lié aux budgets et aux politiques publiques et privées. Moins d’incitations de recherches actives, donc moins de requêtes.
Ensuite, le mot « innovation » est attesté en français dès 1297 en droit, puis au XVIᵉ siècle au sens politique.
Le sens économique moderne sera fortement consolidé au XXᵉ siècle avec l’économiste Schumpeter et son concept de destruction créatrice. (1)
Le mot « créativité » en français apparaît, lui, plusieurs siècles plus tard.
Il est donc relativement récent dans l’histoire de la langue française et même dans la pensée occidentale.
Il éclot réellement dans les années 1950 grâce aux sciences humaines, la publicité, la psychologie et l'éducation.
Le mot n'existait ni dans l’Antiquité, ni au Moyen Âge» : on parlait de génie, de talent, d’inspiration divine, mais pas de créativité au sens contemporain du terme.
Le chercheur américain JP Guilford, fondateur de la psychologie moderne de la créativité, en est le premier porte-parole écouté.
Il appelle à une étude systématique de la créativité comme compétence cognitive mesurable.
L’antériorité et l’ancrage juridique, politique, économique de l’innovation expliquent donc sa présence plus forte sur l’échiquier rhétorique de l’entreprise.
Schumpeter a installé le mot au cœur des théories de la croissance en lui octroyant (enfin) sa juste place en le différenciant des autres mécanismes de développement économique.
C’est un fait marquant et structurant de la pensée économique occidentale.
Le terme « créativité » arrive tard et porte surtout sur la pédagogie, la psychologie, l’éducation et … l’art.
Le pic d’intérêt après 1950, lié à la psychologie différentielle, ainsi que sa connotation artistique, rend le terme paradoxalement plus identifiable, mais pas nécessairement plus séduisant pour les économistes et les entrepreneurs.
L’innovation semble alors être et rester le principal moteur de l’action nouvelle.
La créativité un concept que l’on peine à exploiter dans l’entreprise.
Le Haut-Commissariat français à la stratégie et au plan, dans son article remis à jour sur son site le 24/1/25, précise que « la définition de la créativité par la Commission européenne peut apparaître très générale car elle renvoie en effet à l’ensemble des qualifications et attributs nécessaires aux travailleurs dans une économie de plus en plus fondée sur le savoir ». (2)
Ceci explique cela…
Il faut donc remettre l'église au centre du village pour tenter de démêler l’écheveau de ces 2 processus qui se répondent pourtant.
Pour paraphraser Boileau, ce qui se conçoit bien s’énonce clairement (et les mots arrivent aisément).
Comment alors définir créativité et l'innovation en ne les présentant pas sous l’angle
d’un antagonisme, mais en éclairant leur position comme une complémentarité qui s'inscrit dans leur développement, leur usage et leur temporalité ?
Dans le début de leur excellent article « une étude exploratoire de la créativité dans les organisations » (3), Kamel Mnisri et Haithem Nagati précisent que « la créativité est vaguement définie. Il existe une ambiguïté au regard du sens commun du terme. La créativité, dans son sens commun, correspond à une capacité individuelle, elle est souvent synonyme d’imagination et d’aptitude à produire une nouveauté. Dans la littérature, la définition du concept révèle une ambiguïté en raison de la complexité de l’objet et la diversité de ses champs d’application ».
Cette publication s’ouvre sur une réalité quotidienne perçue : la créativité est un terme vague et ambigu.
Le rideau se ferme, dans cet article qui explore méthodiquement la créativité dans les organisations, par la conclusion qu’« à la lumière de ces nombreuses définitions, nous constatons que l’individu est au cœur de l’acte de création. La créativité est perçue comme une qualité chez un individu qui est capable de produire et générer des idées nouvelles et utiles. Cette capacité est une fonction de la flexibilité, l’originalité et la sensibilité aux problèmes. Quel que soit le domaine, l’action créative est toujours conditionnée par un objectif direct. La créativité peut être artistique, littéraire, scientifique ».
Générer des idées. Nous allons y revenir car c’est le cœur de la démarche créative.
Penser différemment pour générer des idées désirables.
Et voilà donc bien l’enjeu évoqué en début d’article sur l’importance de la créativité à l’heure de l’intelligence artificielle.
L’humain pense pour que la machine fonctionne… correctement.
L’introduction et la conclusion de l’article de Mnisri et Nagati est un puissant éclairage de la nécessité de clarifier la notion de créativité qui revêt trop souvent une définition paroxystique : à la fois énigme et évidence.
Tout le monde prétend savoir ce qu’est « être créatif », mais peu en donnent une définition exacte.
Cela est d'autant plus vrai dans le champ entrepreneurial qui revendique globalement plus de créativité et d'innovation sans souvent être capable de faire la distinction entre l’un et l’autre.
Et dans ce domaine, la créativité est parfois négligée au profit de l’innovation dont le terme est plus générique.
Évoquons ici le « European Innovation Scoreboard » (4)
Le titre est évocateur.
Cette solide étude de la commission européenne fait office de référence depuis sa publication annuelle en 2021. La crédibilité de sa méthodologie et sa cinétique en font un outil respecté.
Dans le dernier rapport de 2024, La créativité n’y est pas abordée.
Si cette étude est davantage un outil d’évaluation de performance sectorielle plutôt qu’une enquête auprès d’entrepreneurs sur leurs ambitions créatives, il est intéressant de constater que la corrélation du couple créativité/innovation n’est même pas évoquée.
La recherche existe heureusement, et de plus en plus, sur la définition et les attentes entrepreneuriales concernant la créativité.
De nombreux chercheurs soulignent en effet que ces notions restent floues et souvent mal définies, aussi bien dans la théorie que dans la pratique. On suppose souvent, à tort, que les mêmes facteurs influencent tous les types de créativité et d’innovation, quels que soient le contexte ou le métier. En réalité, ces deux domaines, bien que liés, restent distincts, chacun possédant ses propres approches, processus et références.
Franck Aggeri dans son livre « l’innovation pour quoi faire ? » (5) écrit « qu’au cours des vingt dernières années, la culture de l'innovation a pris le virage de la créativité. À cet égard, une évolution significative est la façon dont les cultures alternatives - celles des start-up, des designers, des architectes, des artistes - ont été intégrées dans les grandes organisations privées et publiques pour susciter un nouvel état d'esprit favorable à l'innovation : faire naître des idées originales. Contrairement à l'approche schumpétérienne qui considérait l'innovation comme un art de la combinaison, l'accent est mis sur la production d'idées nouvelles susceptibles de déboucher sur des innovations radicales ».
Les chercheurs Émile-Michel Hernandez et Renaud Redien-Collot écrivent sensiblement la même chose (6).
Ils proposent que « la créativité soit d’abord une aptitude individuelle à créer du neuf, à modifier l’environnement humain. Par extension, la créativité désigne un ensemble de méthodes développant cette attitude. Ce n’est ni un produit, ni un résultat, mais plutôt un processus mental au cours duquel l’individu explore et évalue de nouvelles idées. Le sens commun la définit comme l’acte de créer quelque chose de nouveau. ».
La créativité relève donc du monde des idées. Elle correspond au moment où l’on change de cadre mental, où l’on voit autrement.
Comme écrit précédemment, penser différemment pour générer des idées désirables.
Changer les modèles mentaux est donc le cœur du travail créatif pour que des pensées différentes génèrent de belles idées.
L’innovation, elle, appartient au monde des faits. C’est l’étape où l’on applique concrètement une idée nouvelle.Il faut aussi distinguer la créativité (capacité à inventer de nouveaux cadres de pensée) de l’innovation (application concrète de ces idées).
Norbert Alter précise ainsi la différence entre la créativité qui résulte d’une action individuelle et l’innovation qui est un processus collectif.
Dans son livre « l’innovation ordinaire » (7), il définit en effet la créativité comme l’acte principalement individuel de produire des idées nouvelles, souvent hors des cadres établis, alors que l’innovation consiste à transformer ces idées en pratiques concrètes et reconnues socialement.
La créativité relève de la pensée (l’imaginaire en est un des axiomes), de l’intuition et de la transgression des règles, tandis que l’innovation suppose un processus d’intégration dans les structures existantes, avec ses contraintes techniques, économiques et sociales.
Autrement dit, la créativité invente (chez Norbert Alter, l’utilisation la plus fréquente du mot invention est consacré à l’émergence concrète de l’idée) quand ensuite l’innovation prototype et parfois produit.
L’innovation rend économiquement et socialement utile et acceptable (8) ce qui, au départ, relevait de la marge ou de l’expérimentation.
Les domaines de la créativité et l’innovation ont des ancrages disciplinaires qui leur sont propres.
Je suis créatif parce que je pense autrement.
Je suis créatif parce que parfois je féconde une idée désirable grâce à la germination de pensées différentes.
Je suis innovant parce que je prototype un nouveau process, un nouveau service, un nouveau produit grâce à une nouvelle idée.
La différence et la continuité du couple créativité/innovation s’illustrent donc aussi dans sa temporalité. « Si le lien entre créativité et innovation a souvent été présumé, notamment au niveau individuel, la créativité représente la première étape du processus d’innovation grâce à la génération des idées » précisent Sébastien Brion et caroline Mothe, spécialistes de l’étude du changement dans l’entreprise. (9)
Ainsi, tout changement commence par un changement de perception, un déplacement intellectuel préalable. C’est l’expression de la créativité.
La créativité intervient donc en amont, dans le domaine des représentations mentales. Ce n’est ni une méthode ni un talent réservé à quelques-uns, mais une attitude mentale face à la complexité. C’est la capacité à se décaler.
Béatrice Toustou, enseignante-chercheuse du comportement organisationnel, le résume ainsi : « La créativité concerne l’étape de génération des idées, alors que l’innovation implique la transformation des idées en produits et services. En ce sens, l’innovation est la mise en œuvre des résultats de la créativité. La créativité fait partie du processus d’innovation. La créativité consiste à réfléchir à de nouvelles choses, l’innovation consiste à faire de nouvelles choses ». (10)
La créativité est donc le grand frère de l’innovation car la première éclot avant la seconde.
Mais c’est son petit frère car elle dépend d’elle pour transformer l’idée en produit, service ou processus innovant et existant sur le marché.
On le voit, créativité et innovation ne jouent pas dans la même temporalité, ni dans le même registre. L’une naît dans les arcanes de la pensée, l’autre s’installe dans les structures du réel. L’une explore, l’autre exploite. L’une désire, l’autre délivre.
C’est pourquoi il est temps de sortir de l’amalgame facile et de penser ce duo comme une opportunité féconde : la créativité comme levier d’émergence, l’innovation comme levier de transformation.
Dans un monde où l’intelligence artificielle automatise, optimise, uniformise parfois, la créativité devient un geste précieux, presque politique : celui de penser autrement. De se décaler. De faire apparaître. Elle ne garantit pas l’innovation, mais elle en est la condition première.
Réhabilitons ce grand frère parfois oublié ou mal compris, ce mouvement intérieur qu’est la créativité. Car sans lui, l’innovation devient répétition.
Il est important que l’économie et ses acteurs le comprennent.
Alors, oui, ne mettons plus la charrue avant les bœufs.
( 1 ) The Theory of Economic Development. 1934 Joseph A. Schumpeter
( 3 ) Kamel Mnisri et Haithem Nagati - une étude exploratoire de la créativité dans les organisations
Question(s) de management -
Éditions EMS
( 4 ) https://research-and-innovation.ec.europa.eu/statistics/performance- indicators/european-
innovationscoreboard_en
( 5 ) Franck Aggeri - l’innovation pour quoi faire ?
Edition « seuil » - 2023.
( 6 ) Émile-Michel Hernandez et Renaud Redien Collot
Management & Prospective 2013/5 - Volume 30
Éditions Association de Recherches et Publications en Management
( 7 ) Norbert Alter - l’innovation ordinaire
Edition « quadrige » PUF - 2010.
( 8 ) Inventer, c'est avoir une bonne idée ; innover, c'est faire que cette bonne idée soit jugée
comme telle par le corps social
Inventions officielles, innovations clandestines sur Norbert Alter
Le Monde 24/4/2012 - Antoine Reverchon
( 9 ) Sébastien Brion et caroline Mothe
Revue française de gestion– n° 264/2017
( 10 ) Beatrice Toustou - La créativité dans les organisations
Revue interdisciplinaire management, homme & entreprise2019/4 n° 37, vol. 8


