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S’autoriser a être créatif en entreprise : une responsabilité individuelle, collective et managériale

Être créatif, c’est d’abord prétendre le (re)devenir.


Cela semble bien évidemment une lapalissade, car toute action est précédée d’une intention. Mais dans le domaine de la créativité, cette assertion prend toute sa valeur. Et dans celui du monde entrepreneurial, cette prétention est parfois un chemin de croix…


Pour bien comprendre, il faut d'abord définir ce que nous entendons par créativité. La créativité est la capacité de s’installer dans la construction de pensées différentes pour générer des idées nouvelles et utiles. En valeur absolue, elle suppose déjà de bousculer des prérequis, des ordres établis qui nous protègent et nous installent dans un certain confort. En valeur relative, et plus particulièrement dans le monde de l’entreprise, cette bousculade est encore plus sensible et parfois difficile à opérer.

Car comment porter l’ambition d’être créatif si la hiérarchie ne le permet pas ?


S’autoriser à penser différemment pour féconder de nouvelles idées commence donc par être autorisé à l’être. L’évidence est simple, mais son impact est majeur. On a toujours le niveau de créativité que l’on mérite dans une entreprise lorsque celle-ci met réellement en place les conditions d’éclosion et de progression de l’idéation.

S’autoriser à être créatif sur son lieu de travail engage une responsabilité particulière. Celle d’adopter une posture parfois inconfortable, celle du poil à gratter. Même s’il ne s’agit pas de renverser la table à chaque nouvelle idée, il s’agit au minimum de bouger les meubles. Cette posture est-elle possible, et surtout, est-elle gérable dans un cadre professionnel ?


Comme je l’explique dans mon livre Méthodes créatives pour idées désirables, l’autorisation est la posture la plus importante. Parce qu’elle constitue « la première étape d’une attitude durable. Elle est la colonne vertébrale de l’ossature créative. Mais s’autoriser à prendre la parole ne contredit-il pas le devoir de réserve ? Cette bienséance professionnelle qui lisse parfois les idées ? Si, bien sûr. Et c’est précisément à ce devoir qu’il faut opposer le droit à l’autorisation. La créativité n’est pas une déclaration de guerre ; elle est une déclaration de pensée différente, appelée à devenir acte. » [1]

Il est évidemment plus simple de générer de nouvelles idées au sein d’une structure qui porte explicitement cette volonté et qui l’organise dans un processus structuré et valorisant. Mais il nous appartient aussi, individuellement, d’être force de proposition, afin de faire émerger collectivement les bénéfices de cette posture.

On peut générer des idées nouvelles sans vouloir révolutionner sa vie ni celle de l’entreprise. Mais on doit s’autoriser toujours à exprimer ce qui nous semble juste, intuitif, pertinent, au plus près de nos bonnes idées.


Dans le discours managérial contemporain, la créativité est omniprésente. On l’invoque comme une nécessité stratégique, une compétence clé, un moteur de compétitivité.

De nombreuses études le confirment. Celle du Baromètre annuel de Cegos évalue en 2024 la créativité comme une compétence stratégique :

36 % des salariés au niveau international souhaitent renforcer leur créativité, au même niveau que l’agilité et juste derrière l’efficacité organisationnelle ; les DRH identifient la créativité comme deuxième priorité de développement juste après les compétences digitales.

 

Pourtant, dans la pratique quotidienne, la créativité se heurte souvent à une injonction paradoxale : être créatif, oui, mais sans déranger, sans sortir du cadre.Proposer, pourquoi pas, mais à condition de ne pas ralentir, de ne pas contester, de ne pas introduire d’incertitude. La créativité n’est pourtant pas un supplément d’âme. Elle n’est pas non plus une fantaisie réservée à quelques profils atypiques. Elle est une capacité profondément humaine, mobilisable à tous les niveaux hiérarchiques et suppose une condition essentielle : l’autorisation.

 

Contrairement à une idée répandue, la plupart des salariés ne manquent pas d’idées. Ils manquent d’espace pour les formuler. Ils manquent d’autorisation pour les exprimer sans devoir immédiatement les défendre, les justifier, les sécuriser. Ils manquent de temps pour laisser une intuition se transformer en hypothèse de travail. La créativité commence toujours par une intention et dans l’entreprise, cette intention se confronte immédiatement à un cadre hiérarchique. Ce n’est donc pas un problème de talent, mais bien un problème de permission.

 

Il est alors essentiel de lever un malentendu fondamental : s’autoriser à être créatif en entreprise ne signifie pas se rebeller, rompre avec le cadre ou refuser les règles communes. La créativité professionnelle n’est pas une fuite hors du système, mais un déplacement à l’intérieur du système. Pour éclairer ce point, il est utile de convoquer un contre-exemple radical : Bernard Moitessier, navigateur français et figure majeure de la navigation en solitaire. Engagé dans la première course autour du monde sans escale en 1969, il est en position de victoire lorsqu’il prend une décision inattendue : il abandonne la compétition et poursuit sa route vers le Pacifique. Dans son livre le plus connu, La longue route, il écrit :« Je continue sans escale vers les îles du Pacifique parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme. » [2]. Cette phrase exprime une rupture totale. Moitessier ne cherche pas à améliorer la course, il choisit de la quitter. Il refuse l’objectif au nom d’une cohérence intérieure. Mais rassurons-nous, l’entreprise n’est pas la mer ! Et la créativité en entreprise n’est pas une quête de salut personnel. Elle ne consiste pas à sortir du jeu, mais à le faire évoluer.

 

Dans de nombreuses organisations, l’obéissance est valorisée comme gage d’efficacité. Elle rassure, fluidifie les processus, réduit les conflits visibles mais cette obéissance confortable a un coût : elle réduit la pensée. Elle installe souvent une forme de soumission douce, où l’on exécute sans questionner.

S’autoriser à être créatif, c’est accepter de sortir de cette posture. C’est assumer une responsabilité supplémentaire : celle de penser par soi-même pour le collectif.

Cette bascule est éclairée par Corinne Morel Darleux, essayiste engagée sur les questions politiques et écologiques, lorsqu’elle écrit : « Cette délibération en soi-même, qui inclut la notion d’intention, est au cœur de la distinction entre singularité et conformisme, entre libre arbitre et soumission. […] Se reconnaître cette capacité à la transgression, c’est passer de la soumission à l’action. » [3]

Mais pourquoi convoquer dans cet article Moitessier et une essayiste militante ?

Ne nous éloignons-nous pas du sujet de la créativité entrepreneuriale ?

Le parti pris de convoquer la littérature, la chanson ou la pensée intellectuelle pour parler de créativité en entreprise n’est en aucun cas une négation du sujet managérial. Il permet au contraire d’en révéler la dimension universelle.

Lorsque Annie Ernaux, écrivaine et prix Nobel de littérature, écrit dans Une femme :« Il fallait que ma mère […] devienne histoire, pour que je me sente moins seule et factice dans le monde dominant des mots et des idées », [4] elle parle de légitimité, question centrale aussi dans le monde du travail.

 

La créativité ne commence pas par une réponse brillante. Elle commence par une question juste. Pascal Picq, paléoanthropologue et penseur de l’évolution humaine, le rappelle simplement : « En philosophie comme en sciences, il importe avant tout de poser les bonnes questions. » [5]. Et ce penseur aurait pu rajouter « s’autoriser à se poser les bonnes questions ». Ainsi dans un article du Monde M, Caroline Rousseau rapporte les propos et questionnements de Matthieu Blazy, nouveau directeur artistique de Chanel depuis l’an dernier : « Chanel était vraiment une virtuose capable de démontrer qu’on peut faire beaucoup avec pas grand-chose… Aujourd’hui, un designer doit pouvoir raconter des histoires. Au-delà de chercher à comprendre tout, je me suis autorisé à me dire : Attends, toi, Matthieu, qu’est-ce que tu y vois ? » [6].

Certaines organisations ont aussi compris que l’autorisation devait être institutionnelle. 3M a instauré une règle simple : les salariés peuvent consacrer 15 % de leur temps de travail à explorer librement des idées hors de leur mission officielle. On rapporte souvent l’exemple du POST IT pour évoquer l’innovation dans cette entreprise. Mais le POST IT serait ici un contre-exemple puisque cette proposition n’était ni désirée ni même au départ autorisée !  Nous sommes moins nombreux à connaître l’histoire de la naissance du ruban adhésif transparent et du ruban de masquage chez 3M. Cette autorisation explicite de faire différemment donnée à un de leur salarié, Richard Drew, lui a permis de devenir une figure emblématique de l'innovation du XXe siècle, en inventant ces deux produits. L’article du Smithsonian Magazine « How the Invention of Scotch Tape Led to a Revolution in How Companies Managed Employees » rapporte ainsi : « Au départ, l’idée fut accueillie avec scepticisme en interne. Le produit n’entrait pas dans les priorités stratégiques de l’entreprise. Mais 3M n’interdit pas à Drew de poursuivre ses essais. Cette autorisation implicite de continuer malgré l’absence de validation s’avéra décisive. » [7]. Résultat : une innovation majeure, des bénéfices durables et une culture d’entreprise reconnue pour sa capacité à transformer la créativité individuelle en valeur économique.

 

La créativité ne demande pas d’héroïsme. Elle ne suppose ni geste spectaculaire ni rupture radicale avec l’existant. Elle commence souvent par un déplacement intérieur, presque imperceptible : accepter d’imaginer autrement. John Lennon, avec sa chanson « Imagine » invite ainsi à ouvrir un espace mental où d’autres possibles deviennent envisageables, simplement en prenant la liberté de les penser [8]. De façon plus prosaïque, Orelsan, rappeur et auteur-compositeur, exprime ce basculement de manière très directe dans son titre La Quête « J’voulais rentrer dans le moule, j’ai fini par faire mon propre moule. » [9]. Cette phrase parle exactement du basculement créatif. Au départ, il y a la volonté de se conformer. Puis vient l’autorisation intérieure : arrêter d’entrer dans un cadre existant pour en fabriquer un nouveau. La créativité n’est pas présentée comme un don, mais comme une conséquence directe d’un choix mental de ne plus imiter et d’assumer un écart.

 

Dans l’entreprise, cette dynamique prend une dimension éminemment entrepreneuriale. La créativité n’est pas une contestation du cadre collectif, mais une manière de le faire évoluer de l’intérieur. Elle ne consiste donc pas à rompre avec les règles, mais à interroger leur pertinence au regard des enjeux présents et à venir. Elle se manifeste dans la capacité à proposer, à reformuler, à ouvrir des pistes là où l’on se contentait auparavant d’exécuter. L’enjeu est alors clair : une organisation ne devient créative que lorsqu’elle choisit d’autoriser. Autoriser l’expression d’idées encore incomplètes. Autoriser le temps de l’exploration avant celui de la décision. Autoriser la pluralité des regards plutôt que l’uniformité des réponses. Cette autorisation, lorsqu’elle est portée par le management et intégrée aux processus, transforme la créativité en ressource stratégique. S’autoriser à être créatif, pour une entreprise, revient ainsi à assumer pleinement sa responsabilité entrepreneuriale : celle de faire émerger de nouvelles trajectoires sans renier ce qui existe, de convertir l’initiative individuelle en dynamique collective, et de construire durablement sa capacité à se renouveler.

 

 

 

 

[1] Méthodes créatives pour idées désirables, Yann Falquerho, Éditions DESIGN    

     DESIRABLE.

[2] La longue route, Bernard Moitessier, Éditions ARTHAUD.

[3] Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, Corinne Morel Darleux, Éditions     

     LIBERTALIA.

[4] Une femme, Annie Ernaux, Éditions GALLIMARD.

[5] L’IA, le philosophe et l’anthropologue, Pascal Picq, Éditions ODILE JACOB.

[6] Caroline Rousseau, Le Monde M, «Matthieu Blazy, le nouveau visage de Chanel»    

     7 octobre 2025, Groupe Le Monde.

[7] How the Invention of Scotch Tape Led to a Revolution in How Companies   

     Managed EmployeesSmithsonian Magazine, 20 juin 2019

      revolution-how-companies-managed-employees-180972437/

[8] Imagine, John Lennon, album Imagine, Apple Records.

[9] La Quête, Orelsan, album Civilisation, Wagram Music.

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