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Créer ?


Article rédigé par Xavier Camby (1)

 

Peut-être avez-vous un jour eu la joie d’acquérir une belle maison centenaire, en vieilles pierres, dans un cadre choisi ? Ou encore cet appartement, très heureusement situé, mais à rafraîchir ? Pour en faire votre vrai logis, une demeure confortable et à votre convenance, il est assez vraisemblable qu’alors votre esprit aura été assailli de mille et autres idées.

 

Quelle est donc cette nécessité irrépressible, comme spontanée et naturelle, qui nous fait vouloir changer la couleur des murs et la disposition des pièces, l’agencement de la cuisine ou celui du jardin, l’organisation de la cave et le carillon de la sonnette de la porte d’entrée ?

Un effet de mode ? Une volonté d’appropriation, un peu mesquine et plus ou moins vaine, au regard de notre courte espérance de vie ?

 

Ou bien n’y aurait-il pas, dans les circonvolutions de notre psychisme hérité, un pressant besoin d’opérer ces changements, nos petites cellules grises ne cessant de nous proposer de nombreuses alternatives – parfois saugrenues – mélangées d’une cohorte d’intuitions, sous la forme de « flashs » – d’étranges survenances ?

Ne s’agirait-il pas là d’une de nos aptitudes natives, aussi essentielle que proprement humaine, nous distinguant du reste du monde du vivant, végétal ou animal ?

 

L’origine de la créativité

 

Tous les êtres animés d’un principe de vie, de la bactérie au cachalot en passant par le champignon et le vieux frêne, montrent d’extraordinaires aptitudes et « d’émerveillants » comportements, s’adaptant sans cesse à leur environnement, ainsi qu’aux incessantes variations de celui-ci, modifiant alors leur développement organique ou changeant leurs habitudes.

On sait désormais que subir d’importantes transformations environnementales emporterait souvent l’activation d’une partie de leurs gènes, jusqu’alors dormants ou ensommeillés dans leurs cellules. Notamment lorsque ces variations deviennent radicales et nécessitent une évolution drastique, car vitale. L’exemple de ces lézards des murailles, à l’origine exclusivement insectivores, devenus herbivores en quelques générations, après avoir été intentionnellement abandonnés sur une île de la mer Adriatique… totalement désertée par les insectes… est demeuré emblématique.

Par l’effet de leurs instincts, de leurs expériences, de leurs nombreuses modalités d’interactions, des symbioses qu’ils créent et des facultés évolutives endormies de leurs gènes, les animaux et les plantes ne cessent de s’adapter à la permanente impermanence de leurs environnements.

 

Et pour l’être humain, finalement issu du règne animal, qu’en est-il ?

N’aurions-nous pas, quant à nous, radicalement cessé de biologiquement nous adapter à nos environnements ? Pour entreprendre, avec beaucoup d’audace, d’adapter ceux-ci à nos besoins, pour notre plus grand bénéfice, pour celui de celles et ceux que nous aimons et, finalement, celui de notre espèce (presque exclusivement) ?

 

J’aime penser qu’il s’agit là précisément du véritable moment, du commencement authentique de l’ère humaine, que certains appellent l’anthropocène, qu’il se soit agi d’une ridicule – mais essentielle – fraction de seconde ou bien de plus de 300 000 ans…

Toutes nos incroyables inventions, nos « émerveillantes » découvertes, de la bipédie au microprocesseur, de la domestication (et la sélection) animale jusqu’au burger végétal, des fresques de la grotte Chauvet au David de Michel-Ange ou à la Joconde de Léonard de Vinci, en passant par le feu et l’énergie nucléaire… ne font jamais qu’en découler.

Notre vrai pouvoir, notre capacité humaine supérieure serait donc premièrement cette faculté créatrice, exceptionnelle et unique dans l’univers accessible à notre connaissance ! Nous saisir de notre environnement pour le transformer, pour notre plus grand bénéfice, voilà notre quête perpétuelle. Notre dynamique intrinsèque. Notre ressort universel et ultime.

 

Pour le meilleur, mais aussi parfois pour le pire…

 

À cette fin créatrice, nous sommes équipés d’une aptitude unique : l’idéation ! Née de la collusion entre notre imagination (d’incessantes propositions alternatives) et nos intuitions – les plus récentes études les définissent comme étant, a minima, une hyper-expertise inconsciente (la somme de nos expériences passées), éventuellement transmissible par mimétisme –, nous avons, toutes et tous, des idées en multitude ! Plein d’idées, en permanence, nonobstant certaines autocensures acquises, qui nous les font parfois refouler.

Il paraît qu’Henri Bergson aimait à répéter que : « L’homme est un animal créateur d’ordre ». Ne s’agirait-il pas, au-delà de la formule lapidaire et péremptoire, de deux magnifiques antithèses ? Car aucun animal n’est créateur, au sens où nous l’avons défini : l’aptitude conceptuelle à se projeter dans un futur à inventer. Et toute vraie création est, par essence, un « désordre », un changement de plan, un paradigme nouveau, une rupture, un saut épistémologique, une scission ou une sécession… « Inventer, c’est penser à côté », aurait affirmé Albert Einstein.

Notre XXIᵉ siècle fleurissant ne souffrirait-il pas d’une insidieuse forme de déshumanisation, dont le symptôme le plus évident serait notre chronique apathie créative ? Corollaire de tous nos manques d’audace véritable, de tous nos excès de contrôle ?

À force de rationalisation outrée et de normalisations abusives, nos villes ne sont-elles pas enlaidies ; nos campagnes polluées, désertées ; notre belle nature menacée dans sa diversité ? « L’art », désormais trop rarement émotionnel, n’est-il pas devenu très platement conceptuel – se voulant et se déclarant messager ?

L’innovation technologique effrénée, toute de vis et de boulons, même « boostée » par l’intelligence artificielle (si bien nommée) et « shootée » par l’absolutiste financiarisation de tout, n’est définitivement pas création ! Notre moderne confort matériel et physique ne se paie-t-il pas – très cher – en mal-être biologique et psychique ? Notre illusoire sécurité matérielle, par une sourde détresse émotionnelle généralisée ? Il existe cependant une heureuse nouvelle : les générations qui nous arrivent échappent résolument à nos paradigmes éculés en forme d’impasses. En mille lieux, sur tous nos continents, avec autant de discrétion que de détermination, au gré de multiples expériences, un monde renouvelé s’invente sans cesse, se crée et se recrée !

 

En veux-tu une preuve définitive ? Comme pour toute véritable création dans ses prémices, nous ne la comprenons pas !

 



(1) Xavier Camby est diplômé en Gestion des Entreprises et en Droit International Privé.

Ancien inspecteur sur les marchés financiers pour le gouvernement français puis consultant en recrutement, il a dirigé plusieurs sociétés de services et de conseils en France, en Afrique du Sud puis en Suisse.

Après 2 années de recherches à Montréal, il publie son premier livre en 2013 : « 48 clés pour un management durable. Bien-être et performance », puis en 2016, un essai sur « l’intelligence collaborative ».

Il écrit dans plusieurs revues de référence, enseigne et donne des conférences privées sur l'intelligence collaborative, la confiance, la stratégie de l’audace, la santé professionnelle et la résilience systémique.

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