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Créativité, de l’éducation à la formation en entreprise.


 

Dans son livre « Le Maître ignorant » (1), Jacques Rancière raconte l’expérience fondatrice de Joseph Jacotot, pédagogue du début du XIXᵉ siècle.

Exilé aux Pays-Bas, Jacotot doit enseigner le français à des étudiants flamands ignorant la langue française… alors même qu’il ne parle pas non plus la langue de ses élèves.Il leur donne simplement un livre bilingue (Télémaque) et leur demande d’apprendre par eux-mêmes. Les étudiants apprennent le français sans aucune explication et Jacotot démontre ainsi que l’explication n’est pas nécessaire pour apprendre.

Joseph Jacotot va ensuite montrer que, bien souvent, l’explication abrutit et repose sur une hiérarchie implicite : le maître sait et l’élève ne sait pas. Ce dernier est supposé incapable de comprendre seul. Jacotot propose alors une figure

paradoxale : le maître ignorant, qui n’explique ni n’enseigne son savoir. Son rôle est d’exiger un travail assidu, de vérifier ce travail et de contraindre l’élève à chercher. Le maître ignorant ne libère pas par le savoir, mais par la confiance dans l’intelligence de l’élève. Apprendre, c’est donc vouloir chercher.

 

Jacotot développe ainsi les vertus de l’émancipation intellectuelle : apprendre sans être dépendant d’un savoir supérieur et avoir confiance dans sa capacité à comprendre seul. Un individu émancipé peut apprendre n’importe quoi en travaillant, en cherchant, en comparant et en vérifiant.

Les psychologues affirment que nous sommes tous des génies potentiels polymorphes et que notre volonté et nos rencontres font éclore nos possibles.Jacotot et son porte-parole, Jacques Rancière, démontrent que l’intelligence est égale chez tous et que l’émancipation commence par la confiance. Le rôle du maître est d’exiger à travailler et s’éveiller, non d’expliquer ou d’affirmer. Il encourage à chercher.

 

Comment pouvons-nous alors faire le parallèle entre l’enseignement de Joseph Jacotot et les formations portant sur la créativité et son management ?Tout d’abord, nommons ce qu’est la créativité entrepreneuriale.C’est la capacité collective à penser différemment et à voix haute pour générer une idée utile, c’est-à-dire profitable pour l’entreprise.

Dans une logique explicative, le formateur propose pas à pas une démonstration, souvent présentée à l’aide de slides, pour montrer ce qu’il faut faire. Cette démonstration est généralement suivie d’exercices guidés.Les participants s’expriment alors immanquablement : « Tu peux refaire ? », « C’est quoi déjà l’étape 3 ? ».La dépendance au formateur devient alors significative.

Dans une logique d’émancipation, le formateur donne l’outil, un objectif clair et une contrainte de résultat avec un temps donné.Il dit : « Vous devez y arriver. Cherchez. Comparez. Testez. »

 

 

L’écrivain et psychanalyste JB Pontalis définit cette pensée comme une pensée aventureuse, qui avance au risque de se perdre, qui fait reculer les limites si étroites de notre propre pensée (2).

Le formateur circule parmi les participants, ne corrige pas, mais pose des questions : « Qu’est-ce que tu observes ? », « Pourquoi as-tu fait ce choix ? ».Ainsi, les participants développent autonomie, confiance et transférabilité.

 

Dans le management de la créativité, le processus est identique. Le manager peut faire appel à une logique explicative ou à une logique d’émancipation.Dans le premier cas, il explique comment faire et corrige chaque erreur. Il anticipe ainsi les problèmes et « protège » son équipe. Le risque est que cette équipe exécute sans décider. Pire encore, elle attendra toujours la validation du manager.Dirigeant à la parole fortement descendante = équipe fortement dépendante.

A l’inverse, si ce même manager adopte une logique d’émancipation dans son management de la créativité, il va poser un cadre clair, fixer une exigence élevée, refuser de donner la solution et accepter les tâtonnements de son équipe.Il ne s’érige pas comme la personne la plus créative, mais comme celle qui propose un cadre bien défini pour faire éclore, en toute sécurité, les bonnes idées de son équipe. Il dit : « Je sais que vous pouvez y arriver. Expliquez-moi votre raisonnement et son résultat créatif. » Ainsi, son équipe pense, arbitre et apprend plus vite.

 

Dans le livre que j’ai écrit et qui propose deux méthodes créatives (3), l’une portant sur le savoir-être et l’autre sur le savoir-faire, on peut aisément situer la première méthode comme une pédagogie de l’émancipation créative, telle que la propose Joseph Jacotot.

La méthode C.A.P, relevant du « savoir-être créatif », propose comme point de départ un postulat avant de formuler une promesse.La méthode C.A.P ne cherche pas à rendre créatif, mais à réveiller nos potentiels.Je pars du principe que la capacité créative est déjà là.

Toute la méthode C.A.P repose sur ce postulat intransgressible : « tu es capable de penser différemment et tu vas ainsi devenir responsable de ce que tu produis ».

Ainsi, la méthode C.A.P, comme une modeste transposition du maître ignorant, se situe dans un rôle de facilitateur.L’intervenant qui explique cette méthode n’apporte pas les idées et n’explique pas ce qu’est une « bonne idée ». Il propose un processus méthodique pour en faire germer une.

Il pose un cadre clair et fixe une véritable exigence. Il maintient l’attention et oblige à expliciter le raisonnement.C’est exactement le rôle du maître ignorant : il n’enseigne pas un savoir, mais propose un chemin visitant différents types de pensée et des postures à incarner.

 

La lecture émancipatrice de la méthode C.A.P s’articule autour des trois thèmes de cette proposition de « savoir-être créatif » :

 

Les contours de la pensée c’est-à-dire les différentes formes de pensée

Nommer les contours, ce n’est pas expliquer comment penser. C’est offrir un langage commun pour observer sa propre pensée.L’individu se regarde penser, identifie ses habitudes et expérimente d’autres formes.C’est une émancipation qui permet de se déplacer soi-même à l’aide de types de pensée invitant à être plus créatif.

Le même JP Pontalis dans un autre ouvrage (4) nous interroge ainsi : que serait une pensée qui ignorerait le déplacement ? Une pensée qui ferait du sur-place.

Ce serait une pensée qui voudrait que les choses soient comme elle les pense, une pensée peu généreuse à l'égard de la richesse infinie de la polysémie du monde sensible.

 

Les axes directionnels pour penser

Les axes ne donnent pas de solutions, mais déplacent nos conditions de perception : changer le regard sur le réel, convoquer l’imaginaire et provoquer leur rencontre.Le formateur ne transmet ni n’impose une vision, mais encourage à comprendre et à provoquer le frottement entre deux mondes.

 

Les postures à adopter

Une nouvelle façon de penser ne peut s’exprimer sans son incarnation dans un corps, à travers des postures.Les postures sont une discipline intérieure, illustrée par l’autorisation, le courage, l’appétit et la persévérance.Ce sont des conditions de la volonté, non des outils. Sans posture, pas d’émancipation possible.

 

Ce que la méthode C.A.P refuse explicitement, c’est de ripoliner les murs des entreprises avec une créativité décorative. Il n’existe pas d’ateliers de créativité ludiques et efficaces sans exigence. Les méthodes « clé en main » et la dépendance au facilitateur, au formateur, sont de dangereux leurres. Comme l’explique Jacques Rancière, cela peut sembler inconfortable par nature et au début.Mais cette approche est inversement ressentie dans la pratique et dans les résultats légitimement attendus par une entreprise. Un processus créatif méthodique doit être assumé comme une proposition robuste. Le formateur doit clairement affirmer ce qu’il ne fait pas, car un entraînement créatif émancipateur commence par des refus clairs.

Le formateur ne donne pas des idées. Il ne forme pas à «penser comme il faut » . Au contraire, il doit annoncer courageusement une rupture douce, et non une promesse doucereuse qui flatte et rassure avant de se mettre au travail dans une dynamique de changement.

 

Ainsi, la méthode C.A.P ne sert pas seulement à motiver ou à engager artificiellement. Elle est le substrat d’une mise en action sincère, engagée et travailleuse. Elle sert à remettre la pensée au travail et à déplacer la responsabilité intellectuelle, en rendant audible la pensée dormante de chacun.

Il faut sortir du mythe du progrès créatif, qui proclame : « Après l’atelier, vous serez tous plus créatifs ! » Nous le sommes déjà. L’acteur du processus créatif est incité à encourager l’utilisation de ce potentiel par un travail autonome et méthodique, supervisé par le formateur.

L’excellence créative est donc moins un objectif à atteindre qu’un point de départ à assumer et à faire grandir.

Mais pourquoi ce discours pourtant nécessaire est-il si rare ? Parce qu’il réduit le pouvoir de l’expert. En rendant chacun comptable de sa pensée, il ne promet ni confort ni résultat immédiat. Et le paradoxe est que c’est précisément ce qui rend cet enseignement durable. Le formateur ne transmet pas la créativité, mais crée les conditions pour que chacun prenne la responsabilité, le temps et le travail nécessaires pour penser différemment, et ainsi se donner l’opportunité féconde de faire émerger des idées nouvelles et profitables.

En conclusion, le formateur dans le domaine du management de la créativité ne transmet pas des techniques irrévocables, mais crée les conditions pour que chacun prenne la responsabilité de penser créativement, avec modestie et panache.

Comme le précise Jacques Rancière, qui enseigne sans émanciper abrutit. Et qui émancipe n’a pas à se préoccuper de ce que l’émancipé doit apprendre (…), un homme peut toujours comprendre la parole d’un autre homme (5).

 

 

 

(1)  Jacques Rancière, Le maître ignorant, Éditions 10/18 Fayard

(2)  JB Pontalis, En marge des nuits, Éditions folio

(3)  Yann Falquerho, Méthodes créatives pour idées désirables, Éditions Design Désirable

(4)  JB Pontalis, Traversée des ombres, Éditions folio

(5)  Jacques Rancière, Le maître ignorant, page 33, Éditions 10/18 Fayard

 

                                                   

 

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